Le roi doit toujours se méfier des faiseurs de roi...
Il existe des professeurs qui transmettent un savoir. Et puis il y a ceux qui changent votre manière de regarder le monde.
Pendant mes études doctorales, j'ai eu le privilège d'être l'élève de l'un d'eux. Il enseignait la théorie des organisations, mais il refusait de la réduire à une simple discipline de management.
Pour lui, une organisation était un organisme vivant, traversé par
des flux d'information, des jeux d'influence, des contraintes, des équilibres
instables et des décisions rarement rationnelles.
Ce qui le rendait fascinant, c'est qu'il était convaincu que les organisations pouvaient être décrites avec la rigueur des mathématiques.
Un tableau blanc, quelques craies, puis apparaissaient des systèmes d'équations, des équations différentielles, des modèles d'optimisation, des boucles de rétroaction, des contraintes, des optimums locaux et globaux.
Derrière chaque formule, il y avait une idée simple : les
organisations obéissent à des lois, tout comme les systèmes physiques.
Mais le plus marquant n'était pas
son génie mathématique.
C'était sa capacité à résumer un
semestre entier en une seule phrase.
Le jour où il aborda le chapitre
consacré au pouvoir, il entra en silence, regarda l'amphithéâtre, puis déclara
:
"Le roi doit toujours se méfier des
faiseurs de roi."
Aucune explication.
Il écrivit simplement cette phrase
au tableau.
Le cours pouvait commencer.
À l'époque, je l'avais trouvée énigmatique.
Aujourd'hui, je la considère comme l'une des plus belles
définitions du pouvoir dans les organisations.
Pour comprendre cette phrase, il
faut revenir au XVIIᵉ siècle.
À la mort du cardinal Mazarin, en 1661, Louis XIV décide qu'il gouvernera désormais seul.
Il n'a que vingt-deux ans, mais une ambition immense : construire un État où toute autorité émane du roi.
C'est la naissance de la monarchie absolue dans toute sa puissance.
Face à lui se trouve Nicolas
Fouquet.
Fouquet n'est pas un simple ministre. Il est surintendant des finances, probablement l'un des hommes les plus brillants de son époque.
Il sait lever des fonds lorsque le royaume est exsangue, entretient un réseau considérable, protège les plus grands artistes et attire autour de lui les meilleurs talents.
Son influence dépasse largement
son titre.
Puis il y a Jean-Baptiste Colbert.
Moins flamboyant. Plus méthodique. Plus discret.
Colbert comprend quelque chose que Fouquet semble sous-estimer : dans un système de pouvoir, les compétences ne suffisent jamais.
Il faut aussi
comprendre les perceptions.
Lorsque Fouquet inaugure le château
de Vaux-le-Vicomte lors d'une réception somptueuse donnée en l'honneur du roi,
tout le royaume est émerveillé.
Louis XIV, lui, observe autre chose.
Il voit un homme dont la richesse
rivalise avec celle de la Couronne.
Il voit un ministre entouré des
meilleurs architectes, des meilleurs artistes et des meilleurs esprits.
Il voit un réseau de fidélités qui
ne converge plus exclusivement vers le trône.
Autrement dit, il voit apparaître un
centre de gravité concurrent.
Quelques semaines plus tard, Fouquet
est arrêté.
Colbert devient le principal
ministre des finances.
L'histoire retient souvent cet
épisode comme la victoire de Colbert sur Fouquet.
Je crois qu'elle raconte quelque
chose de beaucoup plus profond.
Dans toutes les organisations existe
une force invisible que les organigrammes ne montrent jamais.
Les mathématiciens parleraient d'un
centre d'attraction.
Les physiciens d'un champ de
gravité.
Les spécialistes des réseaux
parleraient d'un nœud fortement connecté.
Les dirigeants, eux, parlent souvent
de collaborateurs « indispensables ».
Ce sont ces personnes que tout le
monde consulte avant de prendre une décision.
Celles qui détiennent la mémoire de
l'entreprise.
Celles qui savent résoudre les
crises.
Celles qui connaissent les clients
mieux que personne.
Celles dont le téléphone ne cesse
jamais de sonner.
Progressivement, le pouvoir réel
cesse de suivre les lignes de l'organigramme.
Il suit les lignes de l'influence.
Et c'est précisément à cet instant
que naissent les tensions.
Mon professeur aimait rappeler
qu'une organisation cherche toujours son équilibre.
En mathématiques, un système soumis
à trop de déséquilibres finit par retrouver un point d'équilibre, parfois de
manière brutale.
Les organisations humaines
n'échappent pas à cette logique.
Lorsqu'un individu concentre les
compétences, l'information, les relations, la confiance des équipes et parfois
celle des clients, le système réagit.
Pas nécessairement parce que cette
personne est mauvaise.
Au contraire.
Souvent parce qu'elle est devenue
trop centrale.
Trop indispensable.
Trop difficile à remplacer.
Autrement dit, le risque ne vient
plus de ses résultats.
Il vient de la dépendance que
l'organisation développe à son égard.
C'est ici que l'histoire de Fouquet
cesse d'être une anecdote historique.
Elle devient une leçon de
gouvernance.
Les grandes entreprises
d'aujourd'hui vivent les mêmes dilemmes que les monarchies d'hier.
Un fondateur charismatique.
Un directeur commercial qui contrôle
toutes les relations clients.
Un directeur informatique seul à
comprendre l'architecture des systèmes.
Un manager dont les équipes sont
fidèles avant d'être loyales à l'entreprise.
Tous créent une valeur immense.
Mais tous représentent également un
risque systémique.
Les meilleures organisations ne
cherchent donc pas à éliminer les talents.
Elles cherchent à éviter que le
système repose sur un seul talent.
Elles documentent les connaissances.
Elles développent les successeurs.
Elles répartissent l'information.
Elles construisent des institutions
plus fortes que les individus.
C'est peut-être cela, la véritable
modernité de Louis XIV.
Et c'est certainement la grande
leçon de la théorie des organisations.
Le pouvoir n'est jamais un stock.
C'est un équilibre dynamique.
Une variable qui se déplace en
permanence.
Une équation vivante.
Lorsque cet équilibre est rompu, le
système cherche inévitablement à se réorganiser.
Mon professeur l'expliquait avec des
équations différentielles.
L'Histoire, elle, l'a raconté avec
trois hommes : Louis XIV, Fouquet et Colbert.
Et, ...
quatre siècles plus tard, les
conseils d'administration, les comités exécutifs et les équipes de direction
continuent, souvent sans le savoir, à résoudre exactement le même problème!
Sources :
1- https://en.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV
2- https://en.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Colbert
3- https://en.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Fouquet
4- https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_des_organisations
5- Fleming, P., & Spicer, A. (2014). Power in
Management and Organization Science. Academy of Management Annals, 8, 237-298.
6- https://fr.wikipedia.org/wiki/Faiseur_de_rois

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