La pire forme d'absurdité est d'accepter ce monde tel qu'il est aujourd'hui, et de ne pas lutter pour un monde comme il devrait être... - Jacques Brel
Ne me sentant pas en forme ces derniers temps,
j’ai décidé, alors, de prendre du recul…
et d’observer le monde autour de moi.
Je regardais les gens défiler....
chacun est pressé, connecté, absorbé.
tout semblait et avait l'air de fonctionner parfaitement.
Et pourtant, quelque chose sonnait faux.
Je sentais une peur étrange :
pas celle de ce qui arrive
mais celle de ce qui devient normal.
Je sentais un poids diffus…
Pas une peur franche, pas une angoisse identifiable.
Plutôt une lente inquiétude, presque imperceptible.
Une peur qui ne paralyse pas;
au contraire,
elle accompagne.
Elle marche avec vous,
discrètement.
Et puis, il y a eux.
Les Cripures.
Pas seulement des personnages de "Le Sang noir" de Louis Guilloux.
Mais des silhouettes familières.
On les croisent partout aujourd’hui,
dans l’expert qui comprend tout mais ne croit plus en rien,
dans le cadre fatigué qui exécute sans illusion,
dans l’intellectuel lucide… devenu spectateur.
Comme si nous étions prisonniers de ces banalités singulières dont parlait Socrate :
ces évidences que personne ne questionne,
ces routines que l’on prend pour des vérités,
ces certitudes qui nous dispensent de penser.
Cripure, c’est la raison qui a vu trop clair.
Et qui, à force de lucidité, a perdu toute prise sur le monde.
Comme dans le roman, le monde ne s’effondre pas dans un fracas spectaculaire.
Il s’érode lentement.
Silencieusement...
Je dirais, presque proprement.
On parle aujourd’hui de croissance mondiale essoufflée à 2,7 %, d'inflation "rompante”, de marchés qui “s’ajustent”.
Mais derrière ces mots technocratiques, les mêmes fissures apparaissent : coût de la vie, dettes écrasantes, inégalités persistantes.
On parle de conflits lointains.
Ils ferment des détroits, déplacent des peuples, font trembler les économies.
On parle de tensions géopolitiques...
qui deviennent structurelles et presque normales.
Et pendant ce temps-là, chacun de nous continue....
Comme Cripure.
Fatigué,
Lucide,
et étrangement passif.
Ce qui frappe, ce n’est pas la violence du monde.
Ce qui frappe, c'est notre capacité à l’intégrer.
Les guerres deviennent des “données”.
Les crises deviennent des “cycles” de Kondratiev,
Les injustices deviennent des “externalités”.
On ne s’indigne plus, on est presque paralysés...
On s’adapte.
Louis Guilloux, que Jean-Paul Sartre qualifiait comme l’un des plus grands écrivains du XIXe siècle, avait compris quelque chose que nous refusons encore de voir :
Que le danger n’est pas seulement dans les catastrophes.
Qu'il est dans l’habitude des catastrophes.
Cripure ne meurt pas seulement dans un roman.
Il survit;
chaque fois que la lucidité devient résignation.
Quand tout devient normal, même l’absurde,
alors le sang n’est plus rouge.
Il devient noir.
Chers lecteurs et lectrices...
Comprendre le monde ne suffit pas.
Encore faut-il refuser de s’y habituer.
Une société ne s’effondre pas quand elle souffre.
Elle s’effondre quand elle ne ressent plus rien face à ce qui devrait la révolter.
Et à ce moment-là,
elle continue à fonctionner, peinant et claudiquant…
pourtant elle est déjà morte à l’intérieur.
Bibliographies:
1- Le Sang noir, Louis Guilloux, 1935, Éditions Gallimard
2- Dialogues de Socrate, GF Flammarion, Folio Essais
3- Ainsi parlait Zarathoustra, Friedrich Nietzsche, 1883–1885, Ernst Schmeitzner
4- La Grande Transformation, Karl Polanyi, 1944, Beacon Press (Boston)
5- https://en.wikipedia.org/wiki/Louis_Guilloux
6- https://en.wikipedia.org/wiki/Le_Sang_noir
7- https://en.wikipedia.org/wiki/Georges_Palante
8- https://philitt.fr/2020/03/11/cripure-professeur-de-mepris-dans-le-sang-noir-de-louis-guilloux/

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